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Texte extrait du livre « Les yeux carrés » (recueil de nouvelles)

Nous étions 1. Arnaud, Harold, Lucas et moi. On avait décidé de partir aujourd’hui, à 16h. Ça s’était fait comme ça, sur le vif. Longtemps qu’on y pensait, à ce grand voyage, mais c’est seulement ce matin-là que la décision fut prise. La difficulté, c’était de savoir quel quart chacun allait représenter. Qui allait se mettre devant, qui derrière, et au milieu ? On allait se battre sans doute. Mais qu’importe ! On était 1 et on partait aujourd’hui, à 16h pétantes.
Le problème avec les nombres impairs, c’est leur fâcheuse tendance à être asymétriques, instables. On préfère tous les nombres pairs : ils sont rassurants. Ils sont solidaires de leur binôme. Lorsqu’on monte le volume sur une chaîne hi-fi, on aime souvent le monter de 2 crans, passer de 16 à 22. 21 ça ne sonne pas bien… Tout comme 23. Ça ne tient pas. C’est casse-gueule. Du coup, j’avais vraiment peur que le voyage soit inconfortable au possible, glissant. Mais c’était comme ça : aujourd’hui à 16h ! C’était décidé.

15h30 : personne. Pas le moindre foutu signe de la moitié d’un quart.
– Putain, mais qu’est-ce qu’ils foutent ? me dis-je un peu anxieux. Il faudrait pas qu’on parte à moitié, non plus !
J’ai la main posée sur ma valise rose et l’autre enfouie dans la poche de ma parka, tripotant la doublure de ma veste ; une sale manie qui me colle à la peau. Ça me réconforte dans mes moments de doutes comme dans mes réflexions les plus profondes. Un peu comme on scotche nos yeux sur la liste des ingrédients, au dos du paquet de Kellogg’s, le matin au petit déjeuner.
Dans mon esprit débute un combat de catch improbable. A gauche : mes doutes et mes angoisses. A droite : mes envies et mon optimisme. S’ils ne viennent pas, qui l’emporte ? Je pars ou je reste ?
J’agrippe nerveusement la poignée de ma valise funky, comme si le train allait partir d’une minute à l’autre. Je fixe l’horloge qui semble remonter le temps. Putain j’ai cru voir Marty McFly au distributeur de café !
Ce qu’il faut savoir d’un voyage premier de ce type c’est l’enjeu qui en découle. Il ne peut y en avoir qu’un dans une vie. Logique… Si vous le ratez il n’y aura plus que des suites sans saveur de 2, de 3, de 4 et autres chiffres dénués d’intérêt. Il n’y a que le 1 qui compte et c’est à 16h bordel !
Des images défilent derrière mes yeux, côté nerf optique : l’océan multicolore de Denzabra, les forêts tropicales de la région d’Artuis, les gazelles sociables, les lions rieurs et les milliers de lampions, le soir, au bord du Kengasi. Ça picote un peu. Des clichés lointains, sur le point de devenir réalité. Là, au bout de ce train.
J’ai l’impression qu’en tendant le bras, en étirant mon doigt le plus long, je pourrais peut-être les toucher. Mais c’est faire fi de la distance. Ces quelques kilomètres qui me séparent de The One And Only. Il parait que, là-bas, on peut surfer la plus belle et la plus longue vague jamais imaginée. On peut rester des heures entières dans son creux. C’est la fatigue qui vous fait tomber à la renverse, pas un remous ou une mauvaise manœuvre.

Je me souviens du premier soir où j’ai parlé de The One And Only à mes associés. Je me rappelle encore très bien, 11 ans après, de leurs yeux ébahis, des chipsters que j’ai reçu en plein visage ; de quelques rires chatouilleux aussi. Il aura fallu en écouler des bières, avant qu’ils ne me prennent au sérieux.
– Est-ce qu’il y aura des putes ? Comme dans le quartier rouge d’Amsterdam ? Et des néons ? m’avait jeté Harold à la gueule.
– On en aura combien, chacun ? Nan, parce que dans le Coran ils en ont des centaines, de vierges, au paradis ! insistait-il connement, un sourire au coin de sa bouche surdimensionnée, les sourcils tellement relevés, comme un V inversé, qu’ils touchaient presque la racine de ses cheveux.
– Te fous pas de notre gueule, mec ! T’as intérêt à être convaincant !
Je crois que je les ai eu quand je leur ai parlé des kilos de Pépitos et de Banga qu’on allait pouvoir ingurgiter là-bas. Manœuvre bassement politique il faut l’avouer… Ils ont roulé par terre de bonheur. Le soir même, confiant, j’avais déjà bouclé ma valise rose et collé dedans mon iPod débordant de musique, mes 3 t-shirts préférés et mon ours Ata. J’étais prêt !

11 ans plus tard : 15h47 et toujours 0,25. Mon pied droit me gratte… Je décide de déballer mon fidèle lecteur fruitier pour laisser couler son jus musical dans mes oreilles, bien profond. Bill Withers s’exclame alors sans prévenir : « Ain’t no sunshine when she’s gone ». Je pense aussitôt à elle.
Ça m’agace de réaliser, à chaque fois que j’écoute ce titre, un des morceaux les plus repris de l’histoire de la reprise, qu’elle sait que je sais qu’elle sait que je pense à elle. Elle ne le mérite pas. Elle m’a trop fait tourner sur moi-même, comme une vulgaire toupie. « And I know, I know, I know, I know, I know, I know… ».
15h56 : le train entre en gare sans un bruit, tel un caillou qui ricoche sur un lac. Comme si j’avais répété 1000 fois ce geste, je me lève, toujours agrippé à ma valise rose, et je fais le premier pas, celui qui me mène sur le quai.
Jamais je ne reverrai ma terre natale. Je ne me retournerai même pas pour la regarder une dernière fois, malgré mon épaule qui me tiraille vers l’arrière.
Les yeux dans le vide, happés par un mirage que je suis le seul à voir, je regarde droit devant moi. Mon rêve va enfin se réaliser. Peu importe si mon corps s’éparpille dans le wagon. Je ne suis pas 1 mais j’avance. Je suis décimal mais je pars.

AXEL BOLU
AXEL BOLU
Auteur ou écrivain (en dilettante), rêveur et égocentrique (à plein temps)
Showing 4 comments
  • Anonyme

    ouf
    difficile pour moi
    etrange voir complexe
    dad

    • Axel Bolu

      Complexe parce qu’étrange, non ? Ou étrangement complexe ? Je blague…

      L’impression que j’ai sur mes textes (absolument pas objective : je n’y arrive pas) c’est que c’est relativement simple à lire. Car j’écris presque comme je parle (pour le meilleur et pour le pire). Ce qui ne veut pas dire abordable ou bien fait. Ça peut aussi être lourd.

      Quoi qu’il en soit, ce n’est pas très positif que ça te paraisse complexe. C’est que la petite rythmique que j’ai dans la tête n’est pas forcément fluide pour tous les lecteurs. Mais ça, je m’y attendais. C’est un « égotrip » donc c’est efficace surtout sur moi-même, en grand égocentrique que je suis. J’assume.

      Ceci-dit je pense qu’il y a certaines nouvelles bien plus accessibles dans le lot, car moins étranges. Mais il y a pire aussi… Tu me diras.

      Ravi en tout cas que ça soit mon propre père qui poste le premier commentaire de ce nouveau blog ! Qui aurait cru ?

  • fallenRaziel

    Tu manies bien les mots et tes figures de style sont sympas. Mais je t’avoue que j’aurais du mal à lire un long texte (mais c’est une nouvelle je crois ?) dans ce style. On comprend bien que tu veux surtout te défouler avec tes idées, que c’est un trip comme tu dis ; et donc susceptible de ne pas remporter un large lectorat. Pour moi (et là c’est un avis personnel), un texte qui ne raconte rien de précis, ou qui se promène dans sa propre mythologie aux dépends d’une trame à suivre; me passionne peu ; mais je suis persuadée que tu peux trouver une public, tu as du talent même si ton style est particulier^^ Tu as le mérite d’avoir une patte perso XD

    • Axel Bolu

      Hey FallenRaziel ! Merci d’être passée me voir et merci pour ton commentaire.

      Tu as bien cerné le truc. Et c’est bien normal que tu n’accroches pas. Si ce n’était pas mon texte, pas certain que j’accrocherais sur un texte de ce type. Possible que ça ne fasse écho qu’en moi-même. On verra…

      En fait je pense qu’il faut plutôt rapprocher ça de la poésie (même si dans la forme ça n’a rien à voir) que de la romance/fiction. Des pensées et des états d’âmes partagés à l’écrit sous forme de petites histoires, parfois très personnelles mais toujours fictives. Dans le fond, c’est rempli de sens mais il faut savoir lire entre les lignes ou me connaître. D’où le lectorat nativement limité.

      Sur ce premier projet j’avais clairement envie de me faire plaisir. Mon métier m’impose énormément de codes, barrières, directives et frustrations. Alors quand j’écris j’ai besoin de faire les choses comme je le sens. Voilà c’est fait.

      Mon prochain projet sera plus lisible, construit et j’espère intéressant. J’ai déjà attaqué pas mal de pistes vraiment scénarisées/construites, avec des personnages travaillés, une ambiance, un contexte, un objectif, une progression, etc… J’ai même lu quelques ouvrages techniques (scénar + roman). Mais je voulais commencer par là.

      Je te ferai signe quand ça prendra un peu forme si tu veux bien.

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