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Oh joie ! Après plusieurs semaines – des mois peut-être – de recherche, tu trouves enfin la petite maison chaleureuse que tu cherchais. Celle avec un petit jardin qui te fait croire que tu vis à la campagne, que l’air y est moins pollué qu’ailleurs. Tu fais ton potager (avec plus ou moins de succès), tu tonds la pelouse le dimanche matin, tu fais pousser des fleurs et des plantes (plus ou moins exotiques), tu profites à nouveau du soleil. Fini les prisons modernes que sont ces appartements Haussmanniens pas toujours lumineux, disposant rarement d’un balcon, avec ces bus bruyants qui passent toutes les 10 minutes. Loin Paris, proche le soleil.

Tu te sens bien. Par chance, tu t’entends bien avec tes voisins. Tu noues des liens. Apéros, vélo le dimanche matin (avant la tonte de la pelouse), coups de mains, échange d’outils, sourires et poignées de mains… C’est simple mais qu’est-ce que c’est agréable. Même les commerçants du quartier tu finis par t’y attacher. Ceux du marché du dimanche matin (décidément un jour sacré, presque surchargé) et puis ceux qui t’accueillent chaque jour dans leur boutique avec d’excellents produits, une petite blague et un sourire comme on en trouve peu dans les grandes villes. Cette ambiance village que tu cherchais, sans pour autant t’enfermer dans le Larzac. C’est rare. Tu te dis que tu as de la chance.

Comme tu te sens bien, tu commences à faire un peu de déco, tu achètes tous les Elle Décoration de la terre, tu ne rates aucun épisode de l’émission culte de Valérie Damidot, tu fréquentes assidûment le trio magique Ikéa/Alinéa/Fly. Du coup tu fréquentes moins les rues et les bars parisiens et beaucoup plus ton canapé et ta terrasse. Tu t’encroutes, mais que c’est agréable, surtout quand tu allumes un feu de cheminée en plein hiver avec ta famille et tes potes, autour d’une bonne raclette ramenée du marché. La cheminée, comme le jardin, c’était un critère de choix important quand tu écumais les annonces de Seloger.com.

Un petit village agréable, une petite demeure confortable, un jardin qui respire, des gens accueillants. Tu te sens vraiment bien. Tu commences même à faire des projets : un peu de peinture par-ci, quelques petits travaux par-là. Tu aimerais agrandir les pièces et agrandir la famille. Tu finirais presque par te sentir… chez toi…

Alors oui, c’est vrai, il y a des gens qui vivent des situations bien plus inconfortables voire périlleuses. Ces gens qui se cachent derrière un des acronymes les plus connus qui soient : SDF. Ceux qui, faute de papiers, sont dépendants du bon vouloir d’un propriétaire véreux qu’on rangerait plus dans le tiroir des esclavagistes que dans celui des professionnels de l’immobilier, habitant un taudis qu’il payent le prix d’un 2 pièces de standing. Ceux qui, sous le coup de complications financières graves, sont sur le point d’être expulsés au printemps. T’as l’air de quoi, toi, avec tes petits soucis de bail ?

3 6 9 : c’est comme ça qu’on nomme ce contrat qui te laisse trois belles années de sursis avant de tout remettre en question. Trois ans d’avenir, pas plus. 36 mois de sérénité pour construire ta petite vie à toi. Surtout ne pas trop s’attacher, ni aux gens ni aux lieux. Ne pas trop personnaliser ton petit nid, à quoi bon… 3 6 9. Cette petite musique qui rythme ta vie depuis que t’as compris que la propriété, ce n’était pas pour toi.

Et en même temps, je me mets à la place de ce petit propriétaire terrien, pas forcément richissime. C’est son bien. Il a certainement travaillé dur avant de pouvoir faire cet investissement. Ses locataires ? Très souvent, il ne les a jamais rencontrés. Entre lui et eux il y a une agence et un contrat. Tous ce qu’il sait d’eux tient dans un dossier : signatures, cautions, feuilles de paie, avis d’imposition. Même pas de photos pour personnaliser un peu leur « relation ». Alors, quand il a pris la décision de vendre, peut-être qu’il a pensé quelques secondes à eux. Peut-être qu’il a eu un tout petit peu honte, voire pitié. Et encore… Mais il a vite allumé sa télé pour ne pas rater D&CO sur M6. « Chacun ses emmerdes » après tout.

Un vendredi matin, à huit heure pétantes, au petit déjeuner, un huissier sonne à ta porte pour te signifier un « congé pour vente ». C’est comme ça qu’un propriétaire dialogue avec son locataire.  Oh joie ! Combien sommes-nous à vivre ça chaque jour, en France et dans le Monde ? Les petits drames du quotidien… Tout le monde s’en fout. C’est la loi. C’est normal. C’est la vie. Ça fait chier.

AXEL BOLU
AXEL BOLU
Auteur ou écrivain (en dilettante), rêveur et égocentrique (à plein temps)
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