EGO – Premier long extrait

Plus de 35 ans après leur rencontre, Funick et Greenbowrough aimaient encore passer des heures, une clope à la bouche, à débattre des projets du NOM. Tout pouvait encore être remis en cause chaque jour. Rien n’était figé. L’ex assureur, impeccablement sapé comme à son habitude, portait un costume gris clair à rayures grises juste un tout petit peu plus foncées de sorte que, de loin, on ne les distinguait à peine. Un costume italien bien entendu, surement encore une grande maison inabordable pour le commun des mortels. Il fallait bien que l’argent serve à quelque chose. Ses chaussures, italiennes aussi, brillaient tellement qu’on était en droit de se demander si le cuir allait pouvoir plier lorsqu’il déciderait de marcher. Son costume était parfaitement taillé sur son corps encore bien musclé pour son âge. C’est qu’il s’entretenait quotidiennement le bonhomme. Funick était assis dans son fauteuil club préféré. Il était occupé à raviver l’esprit de son vieil ami en lui remémorant la conversation qu’ils avaient eu peu de temps après leur rencontre.

– 1976 –

Greenbowrough lui avait exposé son plan, en ce jour ni radieux ni triste de 1976. Un jour bizarrement comme un autre, flanqué d’une bonne vieille météo variable.
« Pfiou ! siffla Funick. C’est ambitieux quand même comme plan ! Là on baigne vraiment dans l’utopie profonde mon ami. Autant je te suis dans tes idées et j’apprécie ta clairvoyance, tes visions, autant là je ne sais pas quoi penser John. Je suis sur le cul, dit-il apparemment sincèrement surpris, peut-être même un peu embarrassé.
– Dis-moi ce qui ne colle pas d’après toi.
– Tu rigoles ? Tout ! A commencer par cette idée qu’un peuple aurait nécessairement besoin d’un chef de file pour se révolter. C’est faux ! »

– 2011 –

Aujourd’hui encore Funick doutait régulièrement de cet aspect de la stratégie du NOM. Compte tenu de l’actualité, il avait de nouveaux arguments à avancer à son ami pour essayer, en vain, il s’en doutait déjà, de contrecarrer son discours. C’était finalement plus un jeu qu’autre chose. Dans le fond il avait une confiance presque aveugle en celui qui, au fil du temps, était devenu un véritable maître à penser pour lui, presqu’un gourou qui l’avait sauvé du monde triste et ennuyeux des affaires.
– A l’époque je manquais d’exemples. Tu m’avais coupé le cigare avec le Ché, avec Gandhi, Camille Desmoulins, même avec JFK je me rappelle… Aujourd’hui j’ai un très bon exemple à te soumettre je crois. Je suis sûr que tu sais de quoi je veux parler non ? La révolution arabe qui gronde en ce moment… C’est parfait non ? dit-il avec un petit sourire en coin, à-demi conscient qu’il allait bientôt se faire calmer. Des centaines de milliers de chômeurs dans les rues pour renverser des dictateurs, des généraux vieillots en place au pouvoir depuis 30-40 ans… Ils n’ont eu besoin de personne ces types là John. Un peuple peut se lever simplement grâce à la souffrance qu’il endure, la solidarité qui l’anime. Un peuple à bout, qui n’a plus rien à perdre, peut gravir des montagnes je pense. Tu mets 100 types convaincus et énervés dans la rue et bientôt ils seront 100 000. Regarde comment ça s’est propagé en quelques semaines. Combien de pays ont ensuite pris le relais après la Tunisie ? Simplement par mimétisme (« si eux peuvent le faire nous aussi ! ») ou par solidarité. T’as entendu parler d’un leader toi dans chacun de ces pays ?
– Tu rêves Stewart ! commenta Greenbowrough apparemment insensible à la démonstration de Funick.
– Comment ça je rêve ?
– T’as jamais douté de cette version des faits ?
– Douté de quoi exactement ?
– Du fait qu’il n’y avait personne derrière tout ça.
– Ah ça y est ! Toi tu défends la thèse du complot américain pour le pétrole c’est ça ?
– Pas exactement, il n’y a pas assez de pétrole en Tunisie pour susciter un tel intérêt des américains. La Tunisie c’est en fait le point départ d’une opération de fond dans les pays arabes. C’est très complexe en fait. D’après moi, et je ne suis pas le seul à le penser, il s’agit d’une opération menée conjointement par les américains et les russes. Une opération qui a mis des années à se mettre en place. Via Facebook et Twitter essentiellement. Très peu de terrain en fait. Oui je sais on a du mal à y croire. Mais quand il s’agit d’enjeux économiques je te garantis que les états trouvent plus facilement des alliances. D’autant que sur ce coup l’enjeu est plus qu’économique. Mais je m’égare, abrégea-t-il en éteignant sa deuxième cigarette d’affilée.
– Houla ! J’ai même pas envie de savoir je crois.
– Ecoute-moi juste deux secondes, je ne vais pas m’étendre sur le sujet. Juste pour t’expliquer que derrière la révolution tunisienne il y avait un plan. Et à la tête de ce plan il y avait un leader : Seifeddine  Lakhal. Un jeune homme de 25 ans qui éditait un journal militant vendu sous le manteau : « Al-Kadar al Jadeed  ». Sa réputation a grandi quand il a découvert Facebook. Des milliers de tunisiens se sont rapidement abonné à sa « fan page », c’est comme ça qu’on qualifie les pages des gens, ou des causes, sur Facebook, précisait-il à son ami pas toujours forcément très à la pointe. Son réseau s’est ensuite étendu sur Twitter. Tu connais Twitter ? demanda-t-il sans attendre la réponse.
– Non je…
– Il parlait aux gens avec des mots simples, les mots d’un étudiant tunisien qui avait peur pour son avenir, comme tous les autres. Mais ce qui m’a mis la puce à l’oreille, c’est la rapidité avec laquelle son réseau s’est étendu. En gros, quand on connait bien Facebook et compagnie, on comprend qu’il est impossible de rassembler autant de monde aussi vite sans des moyens de diffusion derrière. Même si la cause était hyper fédératrice, il a forcément eu un soutien. On aurait pu parler d’autres militants mais non. Il a toujours dit agir seul, être indépendant. Impossible ! Il y avait forcément une tribu entière de « Community Managers » derrière lui. Des gens dont le métier est de diffuser des messages sur les réseaux sociaux, parfois en revêtant plusieurs identités. Tu comprends ? Il n’était pas seul mais c’était LE porte parole. Celui qui a fédéré tout un peuple. En quelques mois il a ensuite pris le contrôle de la page « Tunisie » sur Facebook. 300 000 fans. Largement suffisant pour se donner rendez-vous dans la rue et installer une révolution tu crois pas ?
– Et d’après toi ce type n’était pas un simple tunisien révolté, aidé par d’autres types discrets, mais un pantin manipulé par les ricains et les ruskovs ?
– Pour faire simple oui.
– Merde tu te rends compte de ce que tu avances ? Tu brises un mythe. Un des faits politiques les plus marquants de ces dernières années. Un truc aussi énorme que l’effondrement du mur de Berlin. Et y’aurait encore de la manipulation derrière ? Tu fais chier John merde ! Et mes rêves ? Tu y as pensé à mes rêves d’enfant ? dit Funick un rien narquois.
– Oui je sais. Oublie ça ! Garde tes rêves en état de veille. C’est bon d’avoir un esprit critique à côté de moi. Ca me garde en alerte. Ca me permet de ne pas me reposer sur mes lauriers et améliorer mon argumentation. Retiens quand-même le fait qu’en quelques mois, un personnage à priori fictif (j’ai presque la preuve qu’il n’existe même pas ce Lakhal), en s’inspirant de la révolution islandaise qui avait eu lieu en 2008 (si on peut parler vraiment de révolution tellement elle fut douce), a réussi à prendre la tête d’un mouvement révolutionnaire surpuissant. Grâce à la magie du Web et un discours adapté.
– Un peu rapide quand même non ?
– Je simplifie mais c’est vraiment ce qu’il faut retenir. Un réseau social fort, un leader charismatique, un discours simple et honnête (en apparence sur ce coup) et hop ! En voiture Simone ! Une révolution ne se fait pas sans un chef. Un type qui synthétise une cause à lui tout seul, une image à laquelle on se rattache, la pointe de l’épée. Tu comprends ? C’est pas vraiment le martyre qui s’est immolé qui a enflammé (hum…) la poudre. C’est ce type : Lakhal. Le martyre c’est l’icône, le mythe. Lakhal c’est la voie, la voix, le rassembleur. C’est de ça qu’on a besoin. Un mythe et un rassembleur Stewart ! N’oublie jamais ça vieux compère.
Après tout ce temps, Greenbowrough ne bougeait donc pas d’un iota et campait sur ses positions, telles, en leur temps, les tours jumelles sur Ground Zero

AXEL BOLU
AXEL BOLU
Auteur ou écrivain (en dilettante), rêveur et égocentrique (à plein temps)
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